john rambo

 

Lèvre inférieure pendante, regard mélancolique, absent, ailleurs, fondu dans des éclats de souvenirs, bombes cérébrales à retardement, le napalm comme essence des trous noirs de la pensée, le sang du passé gicle en noir et blanc, gris comme l’usure, pâle matière de l’âme qui suppure, mémoire dépolie aux frottements de l’espace-temps, yeux en forme de larmes horizontales suspendues entre la cornée et les cils scrutant désespérément l’état du monde, perles lacrymales collées au visage comme la boue aux rangers, incapables de tomber, défiant les lois de la pesanteur. Si elles coulent, Rambo s’écroule. Corps massif, machine de guerre, animal humain dressé pour tuer, inutile et encombrant en temps de paix, chassant le serpent pour passer le temps, remplir la gamelle et suer des aisselles, entretien à coups de sensations fortes sans surfer sur le chaos du monde, sur ce fracas hurlant et ininterrompu d’atrocités humaines entretenues par l’histoire qui ne cesse de se répéter ou de se renouveler par petites touches au gré des progrès technologiques. Ses muscles, trophées atrophiés, résistent à la sècheresse du temps et se déploient ici dans des paysages exotiques aux couleurs délavées tendant vers le kaki universel, photosynthèse à la lumière de l'US army, ce coup-ci, c’est la Birmanie. Rambo parle peu ainsi il dit moins de conneries, il se retrouve toujours dans des coins du monde où la parole semble caduque et seul compte le langage des armes, ce sont des endroits faits pour lui, il a été entraîné pour ça, dressé puis abandonné, il ne cherche plus de maître, il est et reste seul, quelque peu désabusé dans ce quatrième épisode. Personne ne semble pouvoir rien y changer, pas même cette jeune missionnaire dont la pugnacité parvient pourtant à irriguer le cœur de pierre du guerrier solitaire, à attendrir suffisamment le vétéran magnifique pour lui faire ressortir son arc mythique et son regard fauve de berserk fou.

John Rambo : un corps, un cri, des coups, des courses, un agent de la mort hanté par ses crimes tout en les adorant. Il tue en tant que bras armé de la Justice mais aussi ange de la mort incontrolable pratiquant l’art de la guerre : flèches, pièges, couteau, mitrailleuse lourde ou juste ses mains arrachant sauvagement la pomme d’Adam d’un militaire birman au cours d’une scène des plus bestiales. La Justice, oui, mais laquelle ? Désormais, la sienne, quand il donne la mort, il s’accomplit, il existe par le meurtre, met sa vie en jeu pour une cause « live for nothing or die for something, that’s the choice » la phrase qui tue, poutre de mots pour Stallone funambule, charnière du film. L'acteur parvient quelquefois à donner un poids, une portée à certaines de ses phrases pourtant basiques qui sonnent comme des slogans marquant durablement les esprits("C'est là que la loi s'arrête et que moi, j'interviens" dans "Cobra" ou "La loi, c'est moi ! Tout le quartier est en état d'arrestation" au début prometteur du finalement mauvais  "Judge dredd", je cite de mémoire, il faudrait aussi citer "Demolition man" qui en regorge). Ces termes (nothing-something, live-die) semblent s’opposer et s’assembler dans un même chaudron métaphysique où Sly ne s’éternise pas par manque de prétention, par connaissance de ses limites ou simplement parce que nous sommes bel et bien dans un film d’action. Un Rambo tel qu'on n'en avait jamais vu, pas un film familial ou commercial mais un « survival » avec un super héros des années 80 revu et corrigé au filtre des années 2000. La génération internet et ses flux d’images sont passées par là, ringarde doit être aujourd’hui la série des « face à la mort » quand d’aucuns se targuent de prendre leur petit déjeuner en matant des exécutions d’otages, quand d’autres se filment avec des armes avant de commettre un massacre ou un braquage, quand le commerce des images horribles vampirisent les films d’horreurs vidé de leur sens et de leur teneur subversive. Tout cela est à relativiser bien sur mais nul ne peut en nier l'existence. Nous pouvons même rapporter cela à un phénomène beaucoup plus vaste de rapport à l'image. Face aux images insoutenables, chacun peut montrer sa force par sa passivité, son rire, plus rarement en participant à des représentations de tout poil voire des méfaits filmés juste pour être vu entrain de commettre des exactions, d’exister enfin, quelquepart et de battre les records du nombre de vidéos vues sur youtube ou dailymotion, la gloire à portée de clic. Chacun peut participer à l'extension des limites de l'insoutenable qui de toutes façons continuera avec ou sans lui. Il y a eu par le passé des images au moins aussi insoutenables voire pire que celles que nous voyons mais les spectateurs dans leur grande majorité ne prenaient aucun plaisir à les regarder et ne se les repassaient pas en boucle(ils n'en avaient pas les moyens techniques). En consommant de plus en plus d'images, le public évolue -mutation depuis longtemps entamée- et peut aujourd’hui applaudir à chaque crane explosé, exulter de bonheur face au corps d’un enfant qui se fait cribler de balles à bout portant, baver de plaisir à chaque décapitation, glousser de joie face à un animal déchiqueté. Stallone semble vouloir montrer ce qu’est la guerre, la vraie, l’horreur et le pire c’est que tout cela, ces scènes atroces qui se succèdent, risque fort de manquer leur cible, de plaire sans alarmer vu la forme utilisée car transplanté dans un film, une fiction, les spectateurs ont parfaitement le droit d’en jouir, la morale est sauve. Le danger moral intervient quand la distinction entre images réelles et images de fiction ne se fait plus vraiment. Avec Rambo, aucun risque, les scènes de pillage, viols, meutres, se succèdent comme des perles sur un collier sanglant, on est bel et bien au cinéma presque au cinéma bis même si des images réelles viennent se greffer aux autres en début de film et que d’autres sont inspirées de faits réels. La mort est parfois juste dégueulasse pas spectaculaire, ici, elle est toujours spectaculaire. Des corps qui explosent rythment les 90 minutes (dont environ 10 minutes de générique de fin, long plan final d'un Rambo marchant sur une route qui mène à un ranch évoquant peut-être le "land art", son passage même s'il ne transforme pas visiblement le paysage rend le plan supportable et lui donne tout son sens, Stallone n'est-il pas un amateur d'art contemporain?) d’une pellicule imprégnée de rage. Ce film(comme visiblement son acteur réalisateur) est dopé aux anabolisants et surgit comme un cri enragé dans un monde sans Dieu, sans justice, livré aux hommes souvent les plus vils. Le mal inhérent à la nature humaine cristallisé dans le film autour d’un groupe de mâles atroces, adeptes de la force brute  regroupés en meute avec un chef barbare et pédophile(certes l'addition est lourde) qui s’adonne aux jeux délicieux de la cruauté extrême. Jouer avec la vie, la mort des autres, violer, tuer des enfants à bout portant, torturer et jouir sans entraves de toutes les souffrances, toutes les horreurs imaginables en une espèce de transe primitive, pousser des rires déments à chaque exaction tout en restant toujours animé d’un sentiment de puissance sans frein qui avale tout sur son passage voilà ce qui caractérise ce groupe de militaires birmans sans foi, ni loi(la loi, c'est eux). Ce Mal, s’il faut l’appeler ainsi, n’a sans doute jamais vraiment quitté l’homme depuis l'aube de l'humanité et devrait probablement rester avec lui jusqu’à son extinction, simple constat. On peut toujours se raconter des histoires mais le réel et ses images de mort nous entourent, on peut les zapper mais nous savons qu’elles existent, elles sont là et se disséminent dans le monde comme des mines antipersonnels(nos yeux se promènent sur des écrans minés) déchiquetant nos illusions apaisantes, nos coupables mais sans doute nécessaires constructions de l'esprit façonnant les conceptions de ce monde qui nous entoure mais aussi nous embrasse, nous cerne et nous étouffe. Quand les images "réelles"(cad non extraite d'une oeuvre de fiction avoué ou pas que ce soit via un écran ou dans nos cranes, grands producteurs de fiction à partir de matériaux divers)  surgissent et que nous savons les reconnaître, elles font soudain sauter toute idée de progrès, de civilisation, de possibilité, de dialogue, d’entente entre les peuples ou à l’intérieur d’un même peuple, peu importe, aussi adieu espoir et futur radieux. Comment se protéger contre ces images monstrueuses qui viennent bousculer nos vies pépères? Peut-être en les multipliant à l'infini, à force d'en voir nous serons peut-être immunisés, blasés, insensibilisés, spectateur ou acteur en mode "invulnérable" dans un jeu vidéo simulacre plus excitant que nos vies et qui se substitue à elles. Ce jour-là, l'homme sera plus fort mais il ne sera plus vraiment humain(au sens : sensible à la pitié, compatissant, compréhensif). Presque sacralisée, la quête d'insensibilité fait son chemin mais s'accompagne d'hypersensibilité sur certains sujets(peut-être pour montrer que bien au contraire, nous ne sommes pas insensibles ou à quel point, finalement, nous pouvons être bons) comme les enfants par exemple et ce, à un tel niveau qu'après la traque aux terroristes, celle des pédophiles pourrait servir à un flicage généralisé accepté par la majorité. L'important dans le Tout est d'avoir son contraire même si cela entraîne confusion, nous pouvons ainsi continuer en toute quiétude à déblatérer dans le vide puis à nous agiter pour combler ce vide, les mots, les images passant d'un cerveau à l'autre le remplisse de contructions mentales dans lesquelles nos idées se promènent allègrement, bien apprêtées parfois fières d'elles, avec de gros derrières pour être sûres d'asseoir durablement des préjugés, des vérités vraies comme un mot peut l'être, produits surgelés, emballés prêt à consommer. Et si le gavage d'images servait dans le futur à des dégustations de nos cerveaux gras par une civilisation entrain d'éclore? Ceci pourrait être justifié par un très rationnel "de toutes façons, ils ne leur servaient plus à rien alors autant ne pas gâcher".

« Vous ne changerez rien » dit Rambo au groupe de volontaires humanitaires cherchant à pénétrer en Birmanie puis un peu plus tard, il se rue comme un fou furieux dans le camp ennemi pour sauver la fille de ce groupe qui lui a fait espérer que quelque chose pouvait changer. Si Rambo peut changer, le monde peut changer. D'ailleurs, il n'arrête pas de le faire à moins que ce soit mon esprit qui s'avère désormais incapable de fixer quoi que ce soit. Tout est mouvant. Plus vite, désormais.